Plus je vis avec le Cacique et sa sœur, mon cher Aza, plus j’ai de peine à me persuader qu’ils soient de cette Nation, eux seuls connaissent et respectent la vertu.
Les manières simples, la bonté naïve, la modeste gaieté de Céline feraient volontiers penser qu’elle a été élevée parmi nos Vierges. La douceur honnête, le tendre sérieux de son frère, persuaderait facilement qu’il est né du sang des Incas. L’un et l’autre me traitent avec autant d’humanité que nous en exercerions à leurs égards, si des malheurs les eussent conduits parmi nous. Je ne doute même plus que le Cacique ne soit bon tributaire1.
Il n’entre jamais dans ma chambre, sans m’offrir un présent de choses merveilleuses dont cette contrée abonde : tantôt ce sont des morceaux de la machine qui double les objets, renfermés dans de petits coffres d’une matière admirable. Une autre fois ce sont des pierres légères et d’un éclat surprenant, dont on orne ici presque toutes les parties du corps ; on en passe aux oreilles, on en met sur l’estomac, au col, sur la chaussure, et cela est très agréable à voir.
Mais ce que je trouve de plus amusant, ce sont de petits outils d’un métal fort dur, et d’une commodité singulière ; les uns servent à composer des ouvrages que Céline m’apprend à faire ; d’autres d’une forme tranchante servent à diviser toutes sortes d’étoffes, dont on fait tant de morceaux que l’on veut sans effort, et d’une manière fort divertissante.
J’ai une infinité d’autres raretés plus extraordinaires encore, mais n’étant point à notre usage, je ne trouve dans notre langue aucun terme qui puisse t’en donner l’idée.
Je te garde soigneusement tous ces dons, mon cher Aza ; outre le plaisir que j’aurai de ta surprise, lorsque tu les verras, c’est qu’assurément ils sont à toi. Si le Cacique n’était soumis à ton obéissance, me payerait-il un tribut2 qu’il sait n’être dû qu’à ton rang suprême ? Les respects qu’il m’a toujours rendus m’ont fait penser que ma naissance lui était connue. Les présents dont il m’honore me persuadent sans aucun doute qu’il n’ignore pas que je dois être ton Épouse, puisqu’il me traite d’avance en Mama-Oella3.
Cette conviction me rassure et calme une partie de mes inquiétudes ; je comprends qu’il ne me manque que la liberté de m’exprimer pour savoir du Cacique les raisons qui l’engagent à me retenir chez lui, et pour le déterminer à me remettre en ton pouvoir ; mais jusque-là j’aurai encore bien des peines à souffrir.
Il s’en faut beaucoup que l’humeur de Madame (c’est le nom de la mère de Déterville) ne soit aussi aimable que celle de ses enfants. Loin de me traiter avec autant de bonté, elle me marque en toutes occasions une froideur et un dédain qui me mortifient, sans que je puisse y remédier, ne pouvant en découvrir la cause ; et par une opposition de sentiments que je comprends encore moins, elle exige que je sois continuellement avec elle.
C’est pour moi une gêne insupportable ; la contrainte règne partout où elle est : ce n’est qu’à la dérobée que Céline et son frère me font des signes d’amitié. Eux-mêmes n’osent se parler librement devant elle. Aussi continuent-ils à passer une partie des nuits dans ma chambre, c’est le seul temps où nous jouissons en paix du plaisir de nous voir. Et quoique je ne participe guères à leurs entretiens, leur présence m’est toujours agréable. Il ne tient pas aux soins de l’un et de l’autre que je ne sois heureuse. Hélas ! mon cher Aza, ils ignorent que je ne puis l’être loin de toi, et que je ne crois vivre qu’autant que ton souvenir et ma tendresse m’occupent tout entière.
1. Bon tributaire : [Note de l'autrice] Les Caciques et les Curacas étaient obligés de fournir les habits et l’entretien de l’Inca et de la Reine. Ils ne se présentaient jamais devant l’un et l’autre sans leur offrir un tribut des curiosités que produisait la Province où ils commandaient. 2. Tribut : cadeau à une autorité supérieure. 3. Mama-Oella : [Note de l'autrice] C’est le nom que prenaient les Reines en montant sur le Trône.
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